Les femmes dans le domaine du droit de la concurrence en 2016 : Jeanne Pratt

Jeanne Pratt, sous‑commissaire principale, a été nommée par le Global Competition Review à la liste des 100 plus grandes femmes du domaine du droit de la concurrence pour sa contribution à cette spécialité mondiale. Dans l’entrevue suivante, également publiée par le GCR, Mme Pratt raconte comment elle en est venue à travailler dans ce milieu, et, ultimement, au Bureau. Elle y explique également la façon dont les professionnels et la pratique du droit de la concurrence ont évolué au fil des ans et se prononce sur l’importance de créer un environnement de travail inclusif et respectueux.


Titre du poste : Sous-commissaire principale, Direction générale des fusions et des pratiques monopolistiques

Employeur : Bureau de la concurrence, gouvernement du Canada

Nombre d’années de travail dans le domaine du droit de la concurrence : 17

Comment vous êtes-vous intéressée au droit de la concurrence?

Après mon admission au Barreau en 1999, j’ai travaillé comme adjointe politique sur la Colline du Parlement. À cette époque, l’une des deux compagnies aériennes nationales du Canada était en difficulté, et la deuxième compagnie aérienne était la seule qui pouvait acquérir ses actifs et assurer la continuité des services aux collectivités. Cependant, la perspective d’un monopole soulevait des problèmes de concurrence importants.

Le parlementaire pour qui je travaillais à l’époque participait très activement aux audiences législatives et aux discussions connexes, qui visaient à résoudre les problèmes de concurrence tout en veillant à ce que tous les Canadiens continuent d’avoir accès à un service aérien intérieur.

Le Cabinet du gouvernement canadien a finalement tranché la question en décidant de suspendre les dispositions relatives aux fusions de la Loi sur la concurrence du Canada afin de permettre la transaction. Des modifications législatives propres au secteur ont été apportées, et la compagnie aérienne s’est engagée à protéger certains aspects de la concurrence au bénéfice des consommateurs canadiens.

Ce fut ma première expérience importante du droit de la concurrence, et j’ai trouvé le domaine fascinant, puisqu’il touche le droit pénal, le droit constitutionnel, l’économie et des dossiers très médiatisés. Quand je suis revenue à la pratique du droit, j’ai décidé de choisir ce domaine.

Qu’est-ce qui vous a amenée à travailler au Bureau de la concurrence?

« J’ai adoré mon séjour au Bureau : j’aimais les dossiers ainsi que le milieu de travail. »

Je pratiquais le droit de la concurrence à plein temps dans un cabinet d’avocats à Toronto en 2009, juste après l’adoption des plus importantes modifications apportées à la Loi sur la concurrence du Canada en 25 ans. Melanie Aitken, qui venait d’être nommée commissaire de la concurrence, m’a offert l’incroyable occasion de travailler au Bureau comme conseillère juridique spéciale dans le cadre d’un programme d’échange. C’était une période très intéressante dans le domaine du droit de la concurrence, et comme la commissaire avait axé son travail sur l’application de la loi, j’ai jugé que cet échange serait une formidable occasion d’en savoir davantage sur le Bureau et de travailler sur certaines affaires captivantes. Le programme d’échange prévoyait que je travaillerais pour le Bureau pendant deux ans, puis que je reviendrais à mon cabinet d’avocats. Toutefois, j’ai adoré mon séjour au Bureau : j’aimais les dossiers ainsi que le milieu de travail. Par chance, une possibilité de me joindre au Bureau à temps plein s’est présentée avant la fin de ma période d’échange, et j’ai intégré le Bureau de façon permanente en tant que sous‑commissaire adjointe à la Direction générale des cartels. J’ai travaillé au sein de cette direction générale pendant trois ans et demi, puis, en janvier 2015, je suis devenue sous‑commissaire principale chargée des fusions et des pratiques monopolistiques.

Que signifie pour vous d’avoir été désignée comme l’une des femmes les plus compétentes au monde dans le domaine du droit de la concurrence?

Il s’agit d’un groupe de femmes d’élite dans le domaine du droit de la concurrence des quatre coins du monde, et il est très flatteur d’être incluse dans la même catégorie que ces femmes très impressionnantes.

Quel conseil donneriez-vous aux étudiantes ou aux praticiennes qui commencent tout juste leur carrière?

« Pour nous, au Bureau, le client, c’est l’intérêt public. N’oubliez jamais que vous êtes toujours au service de vos clients. »

Soyez curieuse. Soyez confiante. Recherchez les possibilités de mentorat et tirez-en le meilleur parti. Je suis très chanceuse de l’occasion qui m’est donnée d’apprendre auprès de quelques-uns des meilleurs avocats et avocates spécialistes de la concurrence et de quelques-uns des meilleurs responsables de l’application de la loi au Canada. Enfin, n’oubliez jamais que vous êtes chargée de servir les intérêts de vos clients. Pour nous, au Bureau, le client, c’est l’intérêt public.

Qu’est-ce qui vous donne le goût de continuer à exceller maintenant que vous avez accumulé plusieurs années de travail au Bureau?

Je continue à être motivée par le sujet et les répercussions de notre travail. Et j’ai la chance de travailler avec des économistes et des avocats et avocates très intelligents sur des affaires qui sont importantes pour notre économie et le développement du droit de la concurrence au Canada, et de me perfectionner auprès d’eux. Le travail au niveau international est aussi très gratifiant. J’ai l’occasion de rencontrer des responsables de l’application de la loi des quatre coins du monde et de travailler avec eux sur des politiques et des affaires qui nous permettent de continuer à apprendre et à nous perfectionner.

Voyez-vous des obstacles pour les femmes qui travaillent dans le domaine du droit de la concurrence?

« Je suis d’avis que beaucoup de progrès ont été accomplis et qu’ils bénéficieront non seulement aux femmes juristes, mais aussi à nos homologues masculins qui veulent essayer de poursuivre à la fois une carrière enrichissante et une vie épanouissante. »

Je crois que les obstacles auxquels se heurtent les femmes œuvrant dans le domaine du droit de la concurrence sont semblables à ceux auxquels se heurtent généralement les femmes au sein de la profession juridique. Le milieu juridique n’est parfois pas harmonisé avec les priorités des personnes. Je ne crois pas que ce soit un problème propre aux femmes. Il s’agit plutôt d’une question de choix de vie individuel. Je suis d’avis que beaucoup de progrès ont été accomplis et qu’ils bénéficieront non seulement aux femmes juristes, mais aussi à nos homologues masculins qui veulent essayer de poursuivre à la fois une carrière enrichissante et une vie épanouissante.

Les choses ont-elles beaucoup changé depuis que vous avez intégré pour la première fois le marché du travail?

« Il y a seulement 15 ans, vous ne pouviez pas porter un tailleur‑pantalon lors d’une entrevue d’emploi dans un cabinet d’avocats, et vous ne portiez pas de pantalon au tribunal. »

Je crois que, à certains égards, les choses ont énormément changé. Par exemple, il y a seulement 15 ans, vous ne pouviez pas porter un tailleur‑pantalon lors d’une entrevue d’emploi dans un cabinet d’avocats, et vous ne portiez pas de pantalon au tribunal. Il s’agit d’une évolution symbolique, mais elle marque un véritable changement.

De nos jours, on reconnaît de plus en plus les avantages de la diversité, autant dans le secteur public que dans le secteur privé, autant pour les intérêts commerciaux que pour l’intérêt public. La diversité d’opinions, d’antécédents et d’expériences enrichit les débats sur les politiques et favorise les intérêts commerciaux, en aidant une compagnie à prendre de l’expansion, à innover et à être plus productive.

Constatez‑vous des écarts de salaire entre les hommes et les femmes dans votre domaine?

Je n’ai jamais vécu une telle situation. J’ai été très chanceuse de travailler dans un cabinet d’avocats très compétitif du secteur privé où les critères de rémunération et de promotion étaient établis très objectivement et clairement. Vous saviez quels objectifs vous deviez atteindre. Ils étaient exigeants et difficiles, mais si vous vouliez vous consacrer à la réalisation de ces objectifs, ils étaient atteignables, que vous soyez une femme ou un homme.

Les personnes qui veulent se consacrer prioritairement à la profession du droit peuvent le faire. Mais ce pourrait être plus difficile pour ceux et celles qui ne veulent pas accorder la priorité à leur carrière. Une telle attitude est souvent associée aux femmes, en raison de leur relation avec les enfants dans leur rôle de mère, particulièrement durant les premières années d’enfance. C’est une question d’élan. Lorsque les avocats et avocates qui choisissent de partir en congé parental retournent au travail, ils ont nécessairement pris du retard non seulement à cause de leur absence du bureau, mais également en raison de la perte de l’élan qu’ils avaient pris en servant leurs clients, qui sont partis ailleurs pour obtenir des services au cours de leur période d’absence.

Des efforts sont‑ils déployés dans votre bureau pour créer un milieu de travail plus égalitaire?

« Le débat a évolué et on recherche maintenant des moyens qui permettraient de constituer un effectif plus diversifié et de créer une culture qui valorise le point de vue de tous, afin de prendre les décisions les plus efficaces et les plus novatrices possible. »

L’égalité n’est pas le mot que j’utiliserais : il s’agit de diversité et d’inclusivité. On reconnaît beaucoup mieux les avantages de la diversité et de l’inclusivité pour la constitution d’un effectif innovateur et productif ainsi que pour l’amélioration de la prise de décisions dans son ensemble. Le gouvernement du Canada et les cabinets d’avocats du secteur privé avec lesquels j’ai travaillé valorisent de plus en plus cette diversité en raison des avantages commerciaux et intangibles qu’elle offre. Le Bureau de la concurrence est doté d’un groupe de personnes des plus passionnées qui cherchent à trouver des moyens d’accroître la diversité et l’inclusivité dans notre organisation. Je crois que le débat a évolué et qu’on recherche maintenant des moyens qui permettraient de constituer un effectif plus diversifié et de créer une culture qui valorise le point de vue de tous, afin de prendre les décisions les plus efficaces et les plus novatrices possible

Souhaitez‑vous ajouter quelque chose?

« Il est très gratifiant d’aider quelqu’un et d’offrir un service, que vous œuvriez dans le secteur public ou dans le secteur privé; et ça l’est encore plus dans le cadre de la pratique du droit de la concurrence, un domaine stimulant sur le plan intellectuel, dynamique et en constante évolution. »

J’ai déjà mentionné l’importance du service à la clientèle et la nécessité pour nous tous qui travaillons dans le domaine du droit de la concurrence de connaître nos clients et de bien les servir en protégeant leurs intérêts. J’ai toujours aimé aider mes clients dans le cadre de mon travail dans le secteur privé. Le service à la clientèle peut être beaucoup plus complexe dans le secteur public, parce qu’il faut concilier des intérêts contradictoires pour servir l’intérêt public, ce qui peut parfois être très difficile. Mais il s’agit aussi d’un travail très gratifiant. Je suis l’enfant de deux fonctionnaires qui m’ont instillé le principe de redonner aux autres. Il est très gratifiant d’aider quelqu’un et d’offrir un service, que vous œuvriez dans le secteur public ou dans le secteur privé, et ça l’est encore plus dans le cadre de la pratique du droit de la concurrence, un domaine difficile sur le plan intellectuel, dynamique et en constante évolution.

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