Pour bien comprendre l'évolution des prix de gros au Canada, il est utile, sans être absolument nécessaire, de comprendre le jeu des forces du marché aux États-Unis. Une façon de procéder consisterait simplement à utiliser les prix aux États-Unis et à chercher à déterminer si la hausse des prix au Canada résulte d'un accroissement de l'écart entre les prix au Canada et les prix aux États-Unis. S'il n'y a pas d'accroissement, il peut être conclu que la hausse des prix au Canada est la conséquence du maintien d'une relation de longue date qui n'a pas été jugée inadmissible dans le passé. Si la hausse des prix au Canada résulte en partie d'un accroissement de l'écart, il faudrait tenter de déterminer les raisons de la hausse et d'établir si elle est le résultat d'agissements anticoncurrentiels de la part des raffineurs canadiens. Toutefois, comme le raffinage au Canada est fortement déterminé par l'évolution du raffinage aux États-Unis, il convient d'examiner les forces qui influent sur les prix aux États-Unis.À tout le moins, cet examen peut fournir une indication de la vraisemblance de flambées des prix à l'avenir.
Deux éléments du prix sont à l'origine de la flambée des prix de gros aux États-Unis, à savoir l'augmentation des prix du pétrole brut et l'accroissement de l'écart entre le prix du brut et le prix de gros de l'essence. On a beaucoup traité des causes de l'augmentation des prix du brut, et il n'est guère utile de les analyser davantage même si elles fournissent la principale explication. Il y a lieu cependant de définir les raisons de l'augmentation des marges des raffineurs.
Graphique 1: Marge de raffinage, essence, New York

Source: Energy Information Administration
Avant de poursuivre l'analyse, il convient d'examiner l'importance de l'accroissement et ses répercussions. Le graphique 1 montre le prix du pétrole brut WTI (West Texas Intermediate) et le prix de l'essence sur le marché du disponible au port de New York. Depuis le début de 2003, la marge de raffinage moyenne (différence entre le coût du brut WTI et le prix de l'essence sur le marché du disponible) est de 4,75 cents le litre (toutes les données sont en dollars américains). Lors de la flambée d'août 2003, l'écart a atteint 9,65 cents le litre, puis il a fléchi en dents de scie durant le reste de l'année – flambée qui fut de courte durée. Toutefois, l'écart a commencé à s'accentuer en janvier et il a affiché des hausses variables en avril 2004, jusqu' à ce qu'il atteigne près de 10 cents le litre, montant où il a oscillé durant la majeure partie de mai. Contrairement à la flambée d'août 2003, l'écart est généralement resté supérieur à la moyenne jusqu' à la fin de juillet. Depuis, la tendance est inversée.
Dans une étude de la flambée des prix qui s'est amorcée en avril 2004 (la troisième en un peu plus d'un an), le phénomène a été attribué aux facteurs suivants liés au raffinage33:
Manifestement, la hausse soutenue des marges de raffinage n'était pas attribuable à un facteur unique. Cependant, ces facteurs peuvent être classés suivant un certain ordre d'importance. Le facteur le plus important et celui dont l'effet a été le plus durable a été celui de la capacité. Selon l'information fournie, le taux d'utilisation de la capacité était d'environ 95 % dans les raffineries, si bien qu'il y avait peu de marge de man É uvre pour affronter toute hausse imprévue de la demande ou toute diminution non anticipée de l'offre. Il est peu probable que ces conditions ne changent dans un avenir prévisible.
Comme nous l'avons vu précédemment, étant donné les obstacles habituellement énormes à l'entrée dans le raffinage, les prescriptions rigoureuses en matière de lutte contre la pollution et l'évolution incertaine de la demande future, il est très peu probable que la capacité de raffinage soit fortement accrue par la construction d'installations dans un avenir prévisible. Comme ce fut le cas durant une partie des années 1990 et depuis, l'augmentation de la capacité s'opérera fort probablement par la modification des raffineries existantes, ce qui signifie que les États-Unis – et surtout les états de la côte est formant le PADD 1 (Petroleum Administration Defense District ou district d'administration du pétrole) – resteront tributaires des importations pour compléter l'offre insuffisante. À ma connaissance, il n'y a pas d'étude sur la capacité excédentaire de production d'essence dans le bassin de l'Atlantique. Il est généralement reconnu qu'il se produit un remplacement progressif de l'essence par le carburant pour diesel, mais l'importance de la capacité d'exportation européenne n'est pas bien connue. Partant, il est difficile d'évaluer la protection que les importations peuvent offrir contre la pression à la hausse qui s'exercera sur les prix si la demande continue de croître. Quoi qu'il en soit, seule une souplesse suffisante du système national peut prévenir une flambée occasionnelle des prix.
En raison des faibles stocks d'essence34 et de pétrole brut, l'offre n'a pu être rajustée en fonction de la demande accrue de manière à éviter une montée des prix. De l'avis de certains, la faiblesse des stocks d'essence et de pétrole brut était attribuable à la situation de déport sur le marché à terme, c'est- à -dire au fait que les prix à terme étaient inférieurs aux prix au comptant parce qu'on ne prévoyait généralement pas un maintien de ces prix. Cela devait avoir pour effet de limiter la capacité des raffineurs de se protéger contre une chute des prix. Pour cette raison, la capacité disponible n'a pas été utilisée afin d'accroître les stocks d'essence et les raffineurs n'étaient pas disposés à garder en réserve plus que des quantités minimales de pétrole brut. Quelle que soit la valeur de cette explication de la faiblesse des stocks, elle ne peut tenir qu'un certain temps parce qu'il y aura enfin un rajustement des attentes. Toutefois, de fortes variations des prix du brut pourraient rétablir les conditions dans lesquelles cette explication de la faiblesse des stocks de brut et de produits pourrait à nouveau être valable.35
L'existence de 18 types d'essence différents (excluant les différences attribuables à l'indice d'octane) est un autre facteur invoqué pour expliquer pourquoi l'offre pouvait difficilement être adaptée, parce qu'il en résulte une plus grande fragmentation sur le plan géographique. Bien qu'il ait souvent été question des préoccupations des législateurs à cet sujet, il semble peu probable que des mesures soient prises bientôt pour limiter les types d'essence.
Il se peut donc que les conditions ayant mené à l'augmentation des marges des raffineurs se maintiennent et qu'il y ait des périodes de flambée des prix de l'essence et d'autres produits raffinés. Si les prix du brut restent élevés, cependant, il se peut que les solutions au problème de la capacité de raffinage limitée se trouvent du côté de la demande.
33 Kumins, Lawrence, et Robert Bamberger. Gasoline Price Surge Revisited: Crude Oil and Refinery Issues , Congressional Research Service, le 8 avril 2004, p. 11-12.
34 Il s'agit des stocks exprimés en fonction des niveaux les plus élevés et des niveaux les moins élevés enregistrés au cours des dernières années. Le fait que des terminaux aient été fermés durant ces années est une condition structurelle incorporée dans ces niveaux.
35 La plupart des raffineurs ont beaucoup recours aux opérations de couverture, étant donné que de petites variations des prix peuvent avoir des répercussions ruineuses.